Le terrible secret de sa disparition…
Voilà un titre énigmatique, digne de Paris-Match, qui aurait le mérite d’attirer le chaland !
On apprendrait quelques lignes plus loin que la disparition en question est une vieille histoire de 1927 et que, de surcroît, cette
extinction ne fut que provisoire ; on apprendrait que le feu de la passion couvait sous la cendre et que la flamme « concordienne »
allait renaître dans la nouvelle fanfare de 1950.
Le titre promettrait du sensationnel, mais le corps de l’article serait une constellation d’événements moins croustillants, un de ces
austères répertoires historiques criblé de dates.
Distraire ou informer. Faut-il choisir ?
Dire que notre historique distraira en informant serait prétentieux. Une telle affirmation exhalerait un peu le même fumet de
chèvre et de chou que la délicieuse mais un brin démagogique formule politicienne prônant « le changement dans la continuité ».
En bons Valaisans disciples de Rabelais, nous prétendrons plus modestement que l’on y trouvera un peu « à boire et à manger ».
Notre histoire de la Concordia ne vous abreuvera pas de dates, parce que si les dattes sont des fruits que l’on déguste volontiers,
les dates sont des ennuis dont on est plus vite soûlés.
Elle propose néanmoins des repères chronologiques, parce qu’une histoire sans dates aurait l’utilité d’un dictionnaire dans le
désordre.
En privilégiant une approche « kaléidoscopique » nous espérons que notre présentation gagnera en puissance d’évocation ce
qu’elle perdra en rigueur historique.
Comme une fanfare, l’histoire peut s’organiser par registres.
Dans celui du méconnu prend place l’aventure de l’ancienne Concordia que nous avons très rapidement évoquée en introduction.
La plupart des orateurs présentent aujourd’hui avec raison notre société actuelle fondée en 1950 comme la benjamine de la
Fédération.
Mais peu de gens savent qu’il s’agit là, en quelque sorte, d’une renaissance.
Moins connue, en effet, est l’existence de sa devancière, La Concordia de 1880. Impossible, évidemment, de peindre un tableau
circonstancié de cette époque formidable des pionniers.
Pour se pénétrer néanmoins de l’atmosphère volcanique qui présidait aux sorties, mieux vaut céder la plume à un « Concordien »
d’alors.
Dans une lettre du début du siècle adressée par un musicien à un ancien membre, nous pouvons lire des propos où affleure le
soufre des algarades politico-musicales : « La plus belle sortie fut celle du Nouvel-An. Malgré le mauvais temps et la furie de nos
adversaires, nous fûmes quand même vainqueurs. Nous regrettons beaucoup ton absence et que tu ne sois pas avec nous cet
hiver pour caresser le piston et les jeunes filles de Haute-Nendaz qui sont toujours de plus en plus complaisantes et surtout celles
qui pensent encore à toi ».
Et Lucien Lathion, l’historien auquel nous devons ce savoureux portrait de mœurs de conclure, mi-bienveillant, mi-ironique : «
Voilà les caractéristiques d’une fanfare : la lutte politique, le surcroît d’honneur auprès des demoiselles » (ces citations sont
extraites de l’article de L. Lathion. « De l’histoire d’une fanfare », publié dans le carnet de fête du festival FFRDC 1960 de la
Concordia de Nendaz).
Que nos glorieux ancêtres veuillent bien nous pardonner de les avoir ainsi gentiment égratignés ! Chacun sait que la musique était
déjà la préoccupation première des « Concordiens » !
Comme le suggère la lettre ci-dessus, le Nendard, sensible aux harmonies musicales, est aussi volontiers querelleur. Parfois
taciturne, doté du caractère ombrageux des gens de la montagne, il est aussi, et surtout, très fier.
Et c’est cette fierté, peut-être, qui explique que l’on n’aime guère évoquer les deux éclipses (1912-1920 et 1927-1950) ou, pour
parler plus familièrement, les deux moments où, comme disent les anciens, La Concordia « a crevé ».
On imagine ainsi aisément la blessure profonde infligée à l’amour-propre de ces pionniers au moment de signer l’acte de décès de
La Concordia en 1927. En ce 6 novembre, c’est la rage au cœur que le secrétaire doit noter dans son protocole : « la société
suspend son activité ».
Quand l’Histoire, comme celle de cette première Concordia, est très ancienne, ce sont les archives qui nous renseignent.
Lorsqu’elle est plus récente, comme celle de La Concordia de 1950, ce sont les pionniers qui parlent.
C’est donc dans le registre témoignages et anecdotes que nous aimerions placer ce second volet historique.
Injustement dédaignée par l’historien, l’anecdote est un formidable miroir de la vie sociale d’une fanfare. Un miroir parfois un peu
déformant, certes, à travers lequel la réalité est souvent arrangée, enjolivée : l’anecdote permet d’ajouter à l’événement un
soupçon de forfanterie ou un zeste de mauvaise foi. Mais qu’importe, après tout !? N’est-ce pas précisément ce qui fait le charme
de ces témoignages ? N’est-ce pas à la faconde de ces glorieux prédécesseurs que les « Concordiens » doivent aujourd’hui d’oser
revendiquer fièrement leurs origines musicales ?
A travers le regard de Jean Fournier, membre fondateur de la Concordia moderne, nous avons pu capter quelques « instantanés »
de la renaissance de 1950.
Image surréaliste, d’abord, de ces dizaines de musiciens, novices pour la plupart, relevant le défi d’une première prestation
publique (Pâques 1950 à Haute-Nendaz) après quelques mois seulement d’initiation. Il restait quatre ou cinq membres de
l’ancienne Concordia et surtout, la Liberté de Salins avait fourni plusieurs renforts bienvenus, glisse Jean pour expliquer cette «
prouesse ».
Image tout aussi surréaliste, ensuite, de ces répétitions marchantes effectuées sur la route principale Beuson-Basse/Nendaz.
Imaginez un tel scénario aujourd’hui !, lance notre membre fondateur, comme pour mieux souligner la distance qui nous sépare
de ces temps héroïques.
Image émouvante, enfin, de ces « Concordiens » ovationnés par le public leytronnain du festival de 1951, et si fiers de pouvoir
interpréter un bis, malgré un répertoire plutôt restreint composé en tout et pour tout de…3 marches ! la mythique Florida, bien
sûr, la Marche des jeunes tireurs, et Avanti. Hilare, notre témoin, toujours prompt à l’auto-dérision, fait remarquer que le bis
était dû au moins autant à une certaine bienveillance envers les petits derniers de la Fédération qu’à la qualité de l’exécution
musicale !...
Avant d’abandonner à regret notre ami Jean, profitons une dernière fois de sa verve pour ouvrir un nouveau registre de notre
historique que nous pourrions appeler accessoires indispensables d’une fanfare : instruments, uniformes et drapeaux.
S’il ne devait en effet retenir qu’une seule image de sa période « concordienne », peut-être Jean conserverait-il le souvenir de la
livraison des tous premiers instruments, dont nous tairons la marque, par Courtoisie (…) vis-à-vis des fabriques concurrentes. Quel
contraste entre ces grandes caisses en bois bourrées de paille qui contenaient les premiers instruments de La Concordia, et les
étuis actuels, véritables écrins où prennent place aujourd’hui nos bijoux à pistons, à coulisses ou à clés !
Autre signe des temps, la mise au rancart, en cette année du festival 2000, des célèbres « sousaphones », ne saurait laisser
indifférent.
Il y avait en effet un je ne sais quoi de touchant dans la forme amusante de ces basses, dans leur façon de s’entortiller
amoureusement autour du musicien comme pour suggérer un indéfectible lien.
Affectivement douloureuse, mais musicalement souhaitable, la décision de vendre les « sousaphones » alimente les conversations
: les plus sarcastiques applaudiront au retrait de ces deux « oreilles si peu musicales », laissant partir sans états d’âmes ces deux
orphelines de La Concordia vers leur nouvelle famille d’accueil : la guggenmusik Les Tapagoilles de Saillon !; les nostalgiques, en
revanche, regretteront peut-être le surcroît de prestance que les « sousaphones » garantissaient à la fanfare lors des défilés.
Mais que ces derniers se rassurent, ce n’est pas parce que La Concordia abandonne les bons vieux « sousas » qu’elle néglige son
apparence.
Elle sait fort bien que le cortège doit rester une priorité de chaque fanfare ; elle sait surtout que ce qui fait le prestige des défilés,
c’est la qualité toujours meilleure de l’interprétation musicale, bien sûr, mais c’est aussi l’éclat des étendards flottant au vent du
Valais et la beauté des costumes.
C’est ainsi que, pour cultiver son image de société jeune, La Concordia inaugura en 1997 de nouveaux uniformes aux teintes
turquoise un brin futuristes.
Si ces atours ont ainsi remplacé les anciens costumes grenat de 1978, le drapeau, lui, n’a pas changé depuis don baptême en
1955.
En effet, les « Concordiens » tout de bleu vêtus qui étrennaient leurs premiers uniformes en 1962 pouvaient déjà lire ces mots
inscrits en lettres d’or sur la bannière de notre fanfare : travail, persévérance, solidarité.
C’est cette devise que La Concordia devra continuer de faire sienne pour prospérer.
Au moment d’aborder ce dernier registre que nous intitulerons perspectives, peut-être devrions-nous y ajouter inventivité et
imagination.
En effet, l’organisation du dernier festival du siècle doit aussi être, pour La Concordia, l’occasion de réfléchir aux moyens d’assurer
sa pérennité. Comme d’autres, notre société de musique est confrontée aux difficultés de recrutement liées à l’élargissement de
la palette d’activités offertes aux jeunes. Mais paradoxalement ce phénomène, en soi préoccupant, aura peut-être aussi
l’avantage d’obliger les fanfares à une salutaire remise en question. La fanfare ne doit pas véhiculer l’image d’un concept «
fossilisé », né dans le « sédiment social » du début du siècle et figé à jamais dans ces formes qui l’ont vu naître. Pour séduire la
jeunesse, elle se doit d’évoluer.
La Concordia l’a bien compris et, depuis plusieurs années, tente de présenter ses activités sous des formes plus attractives.
En 1996, par exemple, notre société participait à l’émission radiophonique « Le Kiosque à musique ».
Et deux ans plus tard, elle avait même les honneurs de la télévision, interprétant la marche « Punchinello » devant les caméras de
« De si de là ».
Toujours dans le but de mieux se « mettre en vitrine », La Concordia enregistrait, en 1999, un premier C.D. intitulé « Renouveau
». La même année, elle explorait également – certes encore timidement – la voie prometteuse du show musical.
Profiter des relais médiatiques, ajouter un brin de fantaisie à un concert annuel souvent très classique ; deux pistes à suivre parmi
d’autres pour La Concordia du troisième millénaire.
Mais dans un plus proche horizon se profile déjà le feu d’artifice musical du 108e festival FFRDC, si merveilleusement préfiguré par
« La Montagne en Fête » de Pierre Loye, affiche officielle de la manifestation.
Que sonnent les trompettes, qu’éclatent les roulements des tambours ! Que la magie du festival opère son charme, qu’elle
entraine les Nendards et tous ses hôtes dans son envoûtante danse ! Et si le « Bon Dieu de Ninde » le veut bien, la fête sera
royale…
Jean-Jacques Michelet
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